Il arrive parfois, lorsque l’on se promène en voiture dans la cambrousse, qu’on soit originaire de la campagne ou simple touriste de passage, de prendre ce que l’on appelle généralement une petite route. Et dès lors, il n’est pas rare de s’y trouver coincé derrière un tracteur d’une lenteur incommensurable, lequel obstrue toute visibilité et donc tout espoir de le dépasser. Dès lors, la psyché change.

1. La patience bucolique

Aux premières secondes du calvaire, on se dit que c’est quand même génial ce pays où l’on peut ainsi observer presque de l’intérieur le travail aux champs des vaillants agriculteurs. Et les paysages sont merveilleux alors pourquoi se presser ? Pourquoi ne pas prendre le temps de vivre, imitant ainsi le rythme de la nature, le temps d’apprécier l’instant, sans se projeter dans l’après ? Il avance, le tracteur, bordel ?

2. La pensée magique négative

« Il n’y a qu’à moi que ça arrive. Qu’à moi. » Bien entendu, il n’y a pas qu’à soi que ça arrive mais, alors qu’on ne peut rien faire sinon attendre, on a tout le temps de se rappeler qu’on n’a pas payé sa facture EDF, qu’on n’a que des merdes sans compter l’anniversaire de la grand tante Hélène qu’on ne peut pas saquer et maintenant, pour couronner le tout, cette histoire de tracteur. On en serait presque à en rire, si on ne prenait pas tout au tragique.

3. L'espoir du virage

Et soudain, au loin, un chemin de terre à droite. C’est sûr, c’est là. C’est là que le tracteur va tourner pour aller labourer le champ. Pas de doute. C’est sûr. Pourquoi prendrait-il par un autre chemin ? Il ne va quand même pas aller sur la nationale. Plus que quelques encablures. Pas plus. Quelques mètres. Qu’est-ce qu’il fout bordel ? Pourquoi il tourne pas ?

Spoiler : il va prendre la nationale.

4. La haine des autres

Derrière, ça commence à klaxonner. Ces pauvres hères ne peuvent savoir qu’il y a un tracteur devant puisqu’entre eux et le tracteur se déroule une file de bagnoles et de camions et qu’ils ne savent pas ce qu’ils se passent. Alors ça y est : ils klaxonnent les cons. Et ajoutent de la nuisance sonore à la nuisance déjà palpable de la situation. Quelle bande de cons.

5. La colère

PUTAIN DE BORDEL DE MERDE DE PUTE DE MERDE DE TRACTEUR DE MERDE A LA LIMITE RANGE-TOI A DROITE QUE JE PUISSE VOIR SI Y A UNE VOITURE EN FACE OU NON ET QUE JE PUISSE TE DEPASSER PUTAIN DE MERDE DE SALE CON DE PAYSAN DE MERDE M’ETONNE PAS QUE LES GENS SE SUICIDENT A LA CAMPAGNE S’ILS PASSENT LEUR VIE COINCES DERRIERE DES TRACTEURS DE MERDE DE BORDEL ET L’AUTRE QUI KLAXONNE JE VAIS ME LE FAIRE OH LE CON PUTAIN IL DEPASSE, IL LE TENTE, IL EST SORTI VAS-Y JE SUIS.

6. La détermination

Coup d’oeil dans le rétro on braque à gauche prêt à appuyer sur l’accélérateur, on va dépasser mais NOOOOON UNE VOITURE ARRIVE EN FACE MEEEERDE et hop on se remet derrière le tracteur tranquillou.

7. La folie

Une conversation intérieure commence à se mettre en place et, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, les deux parties ne sont pas d’accord. Une part de soi essaie de convaincre l’autre que tout ça n’a pas une importance capitale, qu’il faut simplement laisser faire : l’autre souhaiterait ardemment tuer la première part à coups de machettes. Pour peu qu’une chanson agressive passe à la radio, attention à la mort violente.

8. La résignation

Tant pis. On n’est qu’une merde de toute façon alors quitte à être une merde, autant être une merde lente coincée derrière un tracteur. Quand t’as tout raté, hein, qu’est-ce qui t’attend ? Voilà, c’est là, c’est bon, un aperçu du purgatoire, pas la peine de vouloir dépasser puisque de toute façon on ne va au devant que d’une vie faite de fadeur et d’ennui. Les gens moyens attendent et on est moyen. Dont acte.

9. La prière

« Notre père qui êtes aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés, ne nous soumets pas à la tentation et délivre-nous de CE PUTAIN DE TRACTEUR. Amen. »

10. La libération

Ca y est, il tourne. YEAAAAAAAH ! Tout feu tout flamme, on peut atteindre la vitesse vertigineuse de 90 km/h et se faire flasher parce que désormais, les nationales, c’est limité à 80. Voilà, c’est ça la vie.

Mais peut-être qu’on n’est pas faits pour vivre à la campagne simplement.