La liberté d’expression de la presse c’est très très important certes, mais elle n’est pas égale dans tous les pays. Si on ne la considère pas comme de la presse à proprement parler, la plateforme Wikipédia permet les ajouts et les modifications sur tous les sujets possibles et imaginables par tout le monde. Pour autant, elle n’échappe pas non plus à certaines formes de censures et de blocages parfois assez longs et nous allons voir ensemble quelques exemples.

1. L'affaire de la station militaire de Pierre-sur-Haute en France

Ce site militaire français situé en Auvergne-Rhône-Alpes est un centre des communications militaires interarmées françaises. Lors d’un documentaire télévisé autorisé par l’armée de l’air réalisé par la chaîne régionale TL7, de nombreuses informations sur le sites avaient été dévoilées en 2004 et reprises plus tard sur la page Wikipédia correspondante. Jusqu’ici pas de problèmes, mais en 2013, la DCRI demande à la fondation Wikimedia de supprimer une page sur la station car elle comportait « des informations militaires classées relatives à la chaîne de transmission d’ordre de mise à feu nucléaire ».

Wikipédia refuse la suppression totale de la page mais demande quels passages particuliers doivent être modifiés afin de coopérer, ce que la DCRI n’accepte pas en convoquant l’actuel président de l’association Wikimedia France. Suite à cet « entretien », la page est alors supprimée avant d’être restaurée le lendemain par une administratrice habitant en Suisse. L’association Wikimedia proteste contre l’agissement de la DCRI et l’affaire est relayée dans plusieurs pays, mettant finalement la lumière sur ce que la DCRI voulait cacher. L’action est jugée regrettable par Reporter Sans frontières et la page de l’article devient même la plus visitée de France peu de temps après les faits, provoquant un retour de bâton pour la DCRI.

Crédits photo : S. RIMBAUD

2. La censure d'opposants politiques en Iran

En 2013, Collin Anderson et Nima Nazeri de l’Université de Pennsylvanie réalisent alors qu’ils scannent des milliers d’articles en Persan que 963 pages sont tout bonnement bloquées par le gouvernement Iranien. Ils expliquent dans leur rapport que ces pages traitent de sujets variés comme les opposants politiques, les religions mineures ainsi que des critiques sur le gouvernement actuel, la police et certaines personnalités politiques.

Le blocage de ces pages est bien sélectionné et concerne également beaucoup de biographies de personnes que les autorités ont emprisonné ou exécuté. Lorsque Wikipédia passe enfin par le protocole internet « HTTPS » (protocole « secure ») plutôt que « HTTP » en 2015, cela empêche le gouvernement de pouvoir bloquer les pages qu’il souhaite et ne lui laisse d’autre choix que de laisser la totalité visible ou de bloquer tout le site. Ils choisit donc évidement de bloquer la totalité. C’est l’année suivante en 2016 que Wikipédia redevient « libre » en Iran et que le site est débloqué.

Crédits photo (Domaine Public) : See File history below for details.

3. L'interdiction de la page Wikipédia sur le cannabis en Russie

En avril 2013, les équipes de Wikipédia réalisent que le site est blacklisté par le service fédéral de supervision et de communication russe (appelé Roskomnadzor). Ils reçoivent également l’ordre de supprimer la page « Cannabis Smoking » sans quoi le site sera entièrement bloqué sur l’intégralité de la Russie. La censure internet était devenue après le passage d’une loi en 2013 une pratique assez commune pour le gouvernement Russe afin de bloquer le contenu illégal ou pouvant heurter les enfants.

Re-belote en 2015 lorsqu’on demande au site de supprimer une seconde page sur la création du hashish. Wikipédia décide donc de modifier la page tout en refusant de la supprimer entièrement et répond que la plateforme n’hésitera pas à envoyer une plainte si Roskomnadzor active son blocage. Malheureusement, le site est bloqué pendant un certain temps alors que le service du contrôle des drogues avait indiqué que les changements sur la page étaient suffisants et ne méritaient donc pas pareille sanction…

Crédits photo (CC BY 4.0) : The Presidential Press and Information Office

4. Le blocage du Wikipédia chinois (1ère partie)

La plateforme chinoise de Wikipédia est lancée en 2001 jusqu’à ce qu’elle soit bloquée le 3 juin 2004 avant le 15ème anniversaire des évènements de la place Tian’anmen alors que la communauté qui maintenait le site avait refusé de s’auto-censurer. Dans le même temps, le Herald Tribune pointe du doigt les différences notables entre plusieurs pages du site en version chinoises et anglaises. Ces pages concernent des sujets variés comme Mao Zedong ou Taïwan et sont « assainies et lavées » de toutes controverses politiques dans leur version chinoise.

Plusieurs blocages ont lieu sur le site entre 2004 et 2006, parfois sans réelles raisons et le New York Times rapporte que la version anglaise du site est toujours accessible en 2006 alors que la version chinoise est à nouveau bloquée. Cependant, on réalise rapidement que dans certaines parties du pays des pages anglaises sont également indisponibles (celle de Tian’anmen par exemple) et « reporter sans frontières » implore les employés de Wikipédia Chine de ne pas céder aux pressions et à l’auto-censure. Le 10 novembre 2006, le blocage des deux versions du site est entièrement levé et on assiste à une explosion des inscriptions sur le site (faisant de la Chine le 2ème pays avec le plus de comptes après les États-Unis) et de la création d’articles.

Crédits photo (CC BY 2.0) : Zhang Zhenshi

5. Le blocage du Wikipédia chinois (2ème partie)

Plusieurs autres blocages ont lieu jusqu’en 2008 sur les deux versions du site en Chine. C’est lors des jeux Olympiques de Pékin en 2008 que le site semble de nouveau complètement « libre », ce qui correspond évidemment avec l’arrivée de nombreux journalistes étrangers pour couvrir l’évènement. Mais une fois les jeux terminés, de nombreuses pages sont à nouveau bloquées. En 2012, bien qu’on puisse se rendre sur les deux versions de Wikipédia, consulter un article « interdit » et faire une recherche sur un sujet sensible provoque un blocage de l’adresse IP de quelques minutes, pratique hautement contestée.

Vous vous souvenez de l’arrivée de la connexion sécurisée de Wikipédia en Iran avec le HTTPS ? Eh bien comme en Iran, cette version est tout bonnement inutilisable en Chine lors de son arrivée en 2013. Seule la version HTTP est autorisée car elle permet au gouvernement de bloquer les pages qu’il souhaite. Le 15 mai 2019 toutes les versions de Wikipédia (toutes langues confondues) sont inaccessibles en Chine, ce qui est encore le cas aujourd’hui.

Crédits photo : inconnu

6. L'auto-blocage du Wikipédia Italien

En 2008, une loi (DDL intercettazioni) est votée par le parlement italien sur les écoutes téléphoniques qui peu à peu atteint l’utilisation d’internet. C’est le paragraphe 29 de ce texte de loi qui créé une énorme polémique. En gros, toute personne qui se sent lésée par un contenu publié sur internet peut poster un droit de réponse (sa version des faits) qui doit être publié par le site dans les 48h après la date de la publication. Si ce droit de réponse n’est pas aussi visible que la publication originale ou si le site met plus de 48h à l’ajouter il s’expose à des amendes de 9 500€ à 12 000€.

Forcément cette partie du texte n’est pas du tout acceptée par l’opinion publique, exposant les sites à des amendes mais surtout à devoir poster tous les droits de réponses non modifiables de n’importe qui sans évaluation par un juge de ce qui est reproché. Les administrateurs de Wikipédia décident alors de protester le 4, 5 et 6 octobre en dirigeant chaque page du site vers un communiqué critiquant cette mesure, rendant elle même la plate-forme inutilisable. Lorsqu’il revient en ligne le 7 octobre, un bandeau contestataire reste visible sur toutes les pages du site.

Crédits photo (CC BY 2.0) : European People’s Party

7. Le blocage de près de trois ans en Turquie

Le 29 avril 2017, tous les internautes de Turquie se retrouvent dans l’impossibilité de consulter le site Wikipédia et cela quelle que soit la version linguistique. Ce blocage fait suite à un contexte politique sensible après la tentative de coup d’état de 2016 qui a provoqué plusieurs purges politiques de la part du président Erdogan. Le prétexte donné par les autorités est que le site dénigre le pays (ou plutôt sa politique) à un moment où un référendum est organisé dans le but d’élargir les pouvoirs du président (mais dont les résultats sont contestés) et qu’il serait « relié au terrorisme ».

Malgré plusieurs plaintes et démarches, le blocage du site sera long car c’est près de trois ans après sa mise en place, le 15 janvier 2020 que la Cour constitutionnelle Turque juge cette action illégale et que le site est de nouveau accessible. Elle statue sur le fait qu’il s’agit d’une violation de la liberté d’expression après que la fondation Wikimedia ait averti la cour européenne des droits de l’homme.

Crédits photo (CC BY 4.0) : Mikhail Palinchak

8. Le blocage anglais à cause d'une pochette d'album du groupe Scorpions

La page de l’album « Virgin Killer » du groupe Scorpions est blacklistée par l’organisation Internet Watch Fondation (IWF) en 2008 à cause de la pochette de l’album montrant une jeune fillette de 10 ans complètement nue. Lors de la sortie de l’album en 1976 la pochette avait déjà suscité la polémique dans de nombreux pays (mais pas en France) avant que l’album n’ait une pochette alternative. Cependant sur la page wikipédia anglaise de l’album, c’était l’image de la fillette qui était présente pour l’illustrer.

La page est alors non consultable par les internautes du Royaume-Uni mais cela provoque une vague d’indignation car pendant plusieurs jours, toute la grande-Bretagne est interdite de modification sur toute la plateforme Wikipédia. Cela prouve également que le blocage de la modification par adresse IP est inutile, les personnes malveillantes pouvant la masquer ou la modifier aisément. Wikimédia refuse alors de s’auto-censurer, partant du principe que l’image n’a pas été jugée illégale par la loi. L’IWF lève son filtrage au bout de quelques jours et la manœuvre aura causé l’effet inverse (effet Streisand), puisque l’image de la pochette a été massivement diffusée à ce moment par les journaux pour illustrer l’affaire.

Crédits photo (CC BY-SA 3.0) : Carlos Delgado

Pour rester dans le thème vous pouvez aller voir les pays champions de la liberté de la presse ou les meilleures affiches chocs de Reporter sans frontières.