« Psychologie inversée », voici un terme bien flou et bien chiant qui ne donne pas du tout envie de lire. MAIS ATTENDEZ UN PEU AVANT DE VOUS BARRER. Le synonyme de cet ensemble de mots relou n’est autre que… Manipulation ! En gros, ça revient à demander à un interlocuteur de faire l’inverse de ce que vous voulez qu’il fasse, et par esprit de contradiction, il fera finalement exactement ce que vous attendiez de lui. Vous avez compris ? En gros, c’est précisément ce que vous faites quand vous dites à votre crush « ne me parle plus » pour qu’il vous parle toutes les deux minutes. Voilà, maintenant que vous savez, partez. Ne lisez surtout pas ce top. Ne soyez pas curieux. N’alimentez pas votre culture, c’est un truc de grands.

1. Les patates du roi Frederic II de Prusse

Nous sommes en 1756, en Prusse. Le roi cherche comment mettre fin à la famine dont souffre son peuple. Sa solution : des patates. Beaucoup de patates. Des champs entiers sont plantés partout dans le pays. Pas con, me diriez-vous ? Problème : les habitants ne sont pas vraiment en confiance avec ce truc un peu chelou, qui pousse dans la terre et qui n’a pas beaucoup de goût. Action, réaction : le roi place des gardes autour de toutes les cultures, pour protéger les pommes de terre comme on protégerait un trésor (mais en laissant faire les voleurs la nuit) ! Résultat : tout le monde s’est mis à en planter et en manger. Roi de Prusse 1 – 0 famine.

Attention, cette légende existe en réalité dans la majorité des pays où la patate a été introduite. De la même manière, on peut entendre cette ruse attribuée aux tsars de Russie ou aux rois de France.

Crédits photo (Domaine Public) : Robert Warthmüller

2. L'empereur Anastase, devant les émeutes à Byzance

Début du VIe siècle, empire Byzantin. L’empereur Anastase dépose le patriarche de Chalcédoine et le remplace par un monophysite. L’empire, déjà secoué par des scènes de violences, connaît de nouvelles émeutes et tentatives d’assassinat contre les monophysites. Face à une Constantinople à feu et à sang, l’empereur a pourtant une réaction qui étonne tout le monde : il ne brandit pas les armes, ne fait exécuter personne. Il descend, en tenue de deuil, sans insignes impériaux, au milieu de l’Hippodrome, et propose de démissionner. Sur le champ. Au fond, il sait pertinemment ce qu’il fait, sûr que personne n’osera le défier. Mais la ruse fonctionne : l’approche pacifiste désamorce la situation et les émeutes prennent fin. Bien ouej.

3. La "Empty Fort Strategy" ( stratégie du "fort vide"), en Chine

En Chine, la Empty Fort Strategy est le 32ème des 36 stratagèmes chinois. Le piège est simple : utiliser la psychologie inversée pour tromper l’ennemi, lui faisant croire qu’un lieu vide d’embuscades en est truffé. Résultat : il bat en retraite, sans même que l’armée chinoise n’ait déployé quelconque moyens ! Malinx, le lynx ! On retrouve cette technique dans plusieurs passages historiques du pays : en 195, à l’occasion d’une bataille entre le chef de guerre Cao Cao et son rival, Lü Bu : Cao Cao, qui n’a qu’un millier d’hommes contre 10 000 de l’autre côté, l’emporte en utilisant ce piège. Même chose pour la bataille de la rivière Han en 219, par exemple.

4. La "Empty Fort Strategy", au Japon

Eh oui, même si c’est un stratagème chinois, les voisins Japonais s’en sont inspirés et ont, eux aussi, utilisé la stratégie du fort vide. Seule différence : ça se passe bien plus tard. En 1572. Selon de nombreuses traditions, pendant la période Sengoku, Tokugawa Ieyasu, le dernier des trois unificateurs du Japon, utilise la technique pendant la bataille Mikatagahara. Alors que l’un de ses rivaux a dézingué la majorité de son armée, il se replie dans sa forteresse avec très peu d’hommes, mais ordonne de laisser les portes grandes ouvertes. Quand l’ennemi arrive devant, et s’aperçoit qu’il peut entrer sans aucun obstacle, il trouve ça louche, pense à une grosse embuscade, et fait demi-tour. En réalité, aucun piège n’était tendu. S’il était entré, il aurait mis quelques minutes à peine à vaincre Ieyasu.

Attention, l’authenticité de cette histoire est contestée par certains, car elle semble être copiée directement sur l’histoire de Zhuge Liang.

Crédits photo (Domaine Public) : Utagawa Yoshitora

5. Zhuge Liang, du coup

Forcément, si on accuse la précédente histoire d’avoir recopié celle-ci, vous ne serez pas surpris que les deux scénarios soient quasiment identiques ! Dans le roman historique chinois Les Trois Royaumes, l’auteur Luo Guanzhong parle également de cette stratégie du fort vide. A Xicheng, il y a moins de 2 500 soldats. Du tout cuit, donc, pour les troupes du Royaume Wei qui arrivent avec 150 000 hommes ! Mais quand ils découvrent la porte de la ville ouverte, et le célèbre tacticien militaire, Zhuge Liang, jouant calmement de la cithare avec deux enfants à ses côtés sur le haut de la muraille, ils craignent une terrible embuscade et rebroussent chemin. Coup de maître, comme dans la précédente histoire !

6. La psychologie inversée dans l'Ancien Testament

Dans le Premier Livre des Rois (3, 16-28), une histoire un peu gore, utilisant la psychologie inversée, est racontée : il s’agit du « Jugement de Salomon ». Deux femmes se disputent un même enfant, se proclamant chacune mère du nouveau-né. Pour les départager, le roi décide d’utiliser la psychologie inversée : il donne ordre de couper l’enfant en deux avec une épée, et de le répartir également aux deux femmes. Face à cette déclaration, la vraie mère se jette au pied du roi, l’implorant de donner l’enfant à l’autre femme, mais de ne lui faire aucun mal. La fausse mère est OK avec l’idée du partage (connasse). Ainsi, le roi Salomon rend l’enfant à sa génitrice. Il n’a jamais réellement eu l’intention de tuer ce bébé, mais attendait à ce que cette menace fasse réagir la mère. Psychologie inversééééée.

Crédits photo (CC BY-SA 3.0) : User:Fb78

7. La psychologie inversée utilisée par César

Alors que l’empereur romain installe sa douce Cléopâtre en reine d’Egypte, il doit rentrer à Rome pour mettre fin à la mutinerie que se livrent quatre de ses légions de vétérans, à l’extérieur de la capitale. Ces derniers attendent leurs congés et le salaire promis par Jules avant la bataille de Pharsale (48 av JC). Lorsque César se présente aux troupes, il sait qu’il a besoin de ses hommes, notamment pour s’occuper des alliés de Pompé qui ont réuni 14 légions en Afrique du Nord, mais qu’il ne lèvera jamais assez de fond pour les payer. Pas de souci, il joue la carte de la psychologie inversée et demande aux troupes ce qu’elles attendent de lui. Il déclare ensuite donner congé (au sens de « licencier ») à tous ceux qui le voudront, sous-entendant ainsi que, malgré leurs 15 ans de services, ils n’étaient pas irremplaçables. Surpris que César puisse se passer d’eux, les soldats se sont alors mis à le supplier de les garder et de les envoyer en Afrique du Nord, combattre pour lui. Un tour de manipulation impressionnant : l’empereur a mis fin aux mutineries et a remobilisé ses soldats, sans dépenser le moindre sesterce.

8. La psychologie inversée sur les planches...

Vous n’êtes pas sans savoir qu’on ne souhaite jamais « bonne chance » à un comédien s’apprêtant à monter sur scène, mais qu’on lui dit « merde ». Cette tradition remonte au XIXe siècle, alors que les spectateurs se rendaient au théâtre en calèche. De fait, les parvis étaient truffés de crotte. Dire « merde », c’était souhaiter que beaucoup de caca (et donc, beaucoup de spectateurs) soit observable devant l’établissement. MAIS CE N’EST PAS TOUT. D’après un article France Inter, il existe une autre théorie : dire « merde », c’est pratiquer la psychologie inversée. On souhaite du bien, de la réussite et du succès à l’artiste, mais on utilise un antonyme, un mot peu sympathique et encourageant pour qu’il y arrive. On dit le contraire de ce que l’on souhaite, pour que ce que l’on souhaite se produise. CQFD.

Ou comment découvrir que les chauffeurs de salle existaient déjà pendant l'Antiquité.

Posted by France Inter on Monday, February 24, 2020

9. ... et même dans les pièces de théâtre !

Précisément, dans Tartuffe, de Molière. Rappelez-vous, parmi les personnages principaux de la pièce : Orgon, sa femme Elmire et Tartuffe, un vagabond qui se présente comme étant pieux, et qui est accueilli par le couple. La famille d’Orgon ne sent pas du tout le Tartuffe et décide de lui tendre un piège. Ils font admettre au protagoniste son désir pour la femme d’Orgon, espérant que le mari le chasse aussitôt de sa maison. Problème : au moment où le piège se referme, Damis, fils d’Orgon et d’Elmire, qui surprend Tartuffe dragouiller sa maman, pète un plomb et le dénonce à son père. C’est ici que Tartuffe utilise la psychologie inversée en déclarant : » Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable. Un malheureux pécheur tout plein d’iniquité« . Orgon est alors certain que le menteur, dans l’histoire, n’est pas ce pauvre Tartuffe, mais son fils. Résultat : c’est le pauvre gamin qui se fait bannir, pendant que Tartuffe peut tranquillou continuer à se taper la meuf de son hôte. Classe.

Cette technique n’est pas réservée au passé ou aux grandes figures historiques. Non, il se pourrait même que vos parents l’aient appliqué sur vous quand vous étiez enfants… Si, si, je vous jure. Je vous laisse vérifier par vous-même si ces techniques de psychologie inversée qui fonctionnent sur les enfants ne vous rappellent pas d’amers souvenirs.