Ils sont tapis dans l’ombre, se cachent sous l’apparence familière d’amis ou de connaissances. Quand on est musicien, on tend à chercher son public puisqu’il n’est pas livré avec l’apprentissage, pas fourni avec le solfège. Où le trouver sinon quand les gens se réunissent autour de leur passion commune pour la déglingue ? L’alcool abaisse les exigences à mesure qu’il augmente les envies de rapprochements. Et si l’on brillait ce soir ? Se mettre en valeur autrement. En jouant du piano, par exemple.

1. Bruno del Piano

On le sentait dès le départ, quand sa chemise ouverte sur un torse pas bien musclé se terminait en manches non fermées qui dépassaient des manches de la veste élimée. Quelque part entre Robert Smith, des Cure, et Frédéric Beigbéder – sans argent. A peine déposée la bouteille de mauvais vin qu’il avait amenée, Thomas a bloqué sur le piano blanc au fond du salon ; de Thomas, il n’y avait plus, désormais absorbé tout entier par Bruno del Piano, sorte de musicien jazz un peu ring’ dont l’unique argument pour ramener des filles était qu’il savait jouer la Valse d’Amélie. Mais quelle valse d’Amélie ! C’est au bout de la sixième fois qu’il l’a jouée qu’on a commencé à sentir de la lassitude chez les gens qui étaient venus pour s’amuser et non pour assister à un concerto en nul mineur. D’ailleurs, la cible de Bruno n’a pas fait long feu, attirée au fond de la salle par Jean-Claude Wonderwall.

Niveau de nuisance : 6/10. Surtout quand il voudra réitérer l’opération à minuit, donnant le coup d’envoi du débarquement de Normandie des voisins.

2. Jean-Claude Wonderwall

Et il est là, au fond de la salle. Il a pris « la gratte », il en joue « un peu », il en joue « suffisamment pour s’amuser », il en joue… Ça fait deux heures qu’il s’excuse d’avance de la manière dont il en joue, alors que tout le monde sait qu’au final il va en jouer quand même. Ce faisant, il accorde à l’oreille. Pierre est comme ça quand il se transforme en Jean-Claude Wonderwall, un type coincé dans une version yaourt d’Oasis dont il ne connaît que le premier couplet et aussi les implications sur sa vie sexuelle en fin de soirée quand il se lancera dans une reprise « décalée » de Sapé comme jamais ou de Partir un jour qui fera rire les filles.

Niveau de nuisance : 5/10. Ce qui est pénible, c’est que sa martingale marche alors que tout le monde la trouve tocarde.

3. Dédé le batteur dans le vide

Pendant que Pierre se transforme en Jean-Claude Wonderwall dans la chambre du fond, Dédé est dans la foule. Ses mouvements de tête incantatoires se doublent de clignements d’yeux façon « je sens la musique » et de gestes des mains comme si elles tenaient des baguettes. Il marque les temps forts, Dédé et se permet même des roulements avant les reprises. Problème : il n’y a pas de batterie. Autre problème, personne ne le regarde. Mais quand il est Dédé, David s’en fout, de la foule, il est dans son truc, il est dans son trip, il est dans sa passion, il est dans son ridicule, il y est bien.

Niveau de nuisance : 1/10. Dédé nuit surtout à lui-même.

4. Fredo Air'Guitare électrique

Tout le monde sur la piste, sauf JC et Dédé. Tout le monde sur la piste, et la plupart qui danse, qui danse, qui danse, saute, ondule, se sent bien. Tout le monde sur la piste, et Frédéric aussi. Mais Frédéric, lui, ne danse pas. Frédéric vibre. Avec sa guitare imaginaire, il rejoue des solos plus vite qu’Eric Clapton (il aime bien, Clapton, Frédéric), quand bien même il n’aurait jamais joué de guitare de sa vie. Langue tendue, marque les notes, tient les notes, langue tendue. Les doigts bougent à toute vitesse et les poses deviennent provocantes, lascives, comme si un pantalon de cuir imaginaire lui avait poussé sur les jambes. Fredo est ivre : il commence à pousser d’une petite voix stridente des sons censés correspondre aux accords qu’il joue. Les gens s’éloignent de lui.

Niveau de nuisance : 4/10. Frédo donne des coups à tout le monde en marquant les accords, et l’Agence régionale de santé met en garde contre ses cris qui peuvent provoquer des acouphènes.

5. Alain Chanteur

C’est SA chanson. C’est SA chanson on vous dit. C’est tellement sa chanson qu’il s’apprête à la hurler plus fort encore que le chanteur original, et ce quel que soit le niveau auquel le volume est réglé. Car Alain Chanteur compense une acné tardive et des cheveux gras par un charisme de chanteur qu’il exploite dès qu’il en a l’occasion et le courage, c’est-à-dire le plus souvent après cinquante verres. Hissé sur une chaise et le regard dans le vague, le voilà qui captive en faisant des mouvements pas tout à fait dans le rythme, le voilà qui électrise en proférant des notes pas tout à fait dans le thème. Les paroles ? On s’en fout. La mélodie ? Idem. Ce qui compte, c’est le magnétisme. Étonnamment, de nombreuses personnes décident qu’il est temps d’aller fumer quand Alain fait ça.

Tout le monde sur la piste, sauf JC et Dédé. Tout le monde sur la piste, et la plupart qui danse, qui danse, qui danse, saute, ondule, se sent bien. Tout le monde sur la piste, et Frédéric aussi. Mais Frédéric, lui, ne danse pas. Frédéric vibre. Avec sa guitare imaginaire, il rejoue des solos plus vite qu’Eric Clapton (il aime bien, Clapton, Frédéric), quand bien même il n’aurait jamais joué de guitare de sa vie. Langue tendue, marque les notes, tient les notes, langue tendue. Les doigts bougent à toute vitesse et les poses deviennent provocantes, lascives, comme si un pantalon de cuir imaginaire lui avait poussé sur les jambes. Fredo est ivre : il commence à pousser d’une petite voix stridente des sons censés correspondre aux accords qu’il joue. Les gens s’éloignent de lui.

Niveau de nuisance : 7/10. Alain vide la piste en trois minutes. Alain fait mal aux oreilles. Du regard, Alain oblige certaines personnes à faire des choeurs. Alain gâche des chansons que l’on aime bien.

6. Jean-Louis Trompette

Vous avez besoin d’une trompette pour accompagner une chanson qui se suffisait à elle-même sans cuivre ? Pensez à appeler Jean-Louis Trompette. Au moyen d’un artifice bluffant consistant à mettre ses deux mains devant la bouche et à souffler dedans, il est en capacité de jouer n’importe quel air mexicain ou bien tout droit sorti des années 80 ou bien encore extrait d’un album de Beirut avec nonchalance et dextérité. Et pour peu que vous le regardiez en riant ou en trouvant de l’intérêt à sa petite technique, Jean-Louis se sentira galvanisé : il jouera sa trompette sur tous les morceaux, tout le temps, recommencera l’opération auprès de tout le monde à la recherche d’une marque de connivence, en fera sa marque de fabrique, vous la fera subir jusqu’à la nuit des temps, quand vous cesserez de le voir.

Tout le monde sur la piste, sauf JC et Dédé. Tout le monde sur la piste, et la plupart qui danse, qui danse, qui danse, saute, ondule, se sent bien. Tout le monde sur la piste, et Frédéric aussi. Mais Frédéric, lui, ne danse pas. Frédéric vibre. Avec sa guitare imaginaire, il rejoue des solos plus vite qu’Eric Clapton (il aime bien, Clapton, Frédéric), quand bien même il n’aurait jamais joué de guitare de sa vie. Langue tendue, marque les notes, tient les notes, langue tendue. Les doigts bougent à toute vitesse et les poses deviennent provocantes, lascives, comme si un pantalon de cuir imaginaire lui avait poussé sur les jambes. Fredo est ivre : il commence à pousser d’une petite voix stridente des sons censés correspondre aux accords qu’il joue. Les gens s’éloignent de lui.

Niveau de nuisance : 6/10. C’est marrant deux minutes.

7. Greg la flûte

Une flûte qui traîne. Une flûte qui traîne comme une madeleine de Proust. Toutes ces heures passées au cours de Madame Cunin à apprendre Titanic à la flûte… Une bouffée de passé qui soudain l’envahit. Une flûte qui traîne et c’est Greg qui s’en empare. Il hésite un moment… Et s’ils n’aimaient pas ? Et s’ils s’effrayaient ? Et si… Allez, un peu de courage. Et c’est parti. Au départ, isolé dans quelque coin de la cuisine, Greg jouera ses classiques : Titanic, les Beatles, Simon & Garfunkel, jusqu’à ce qu’une bonne âme s’impressionne de son talent. Alors ce sera fini. On le verra tester de nouvelles chansons fausses, puis, ragaillardi, il s’essaiera même à accompagner les chanson diffusées sur la sono. Et gâchera la soirée.

Tout le monde sur la piste, sauf JC et Dédé. Tout le monde sur la piste, et la plupart qui danse, qui danse, qui danse, saute, ondule, se sent bien. Tout le monde sur la piste, et Frédéric aussi. Mais Frédéric, lui, ne danse pas. Frédéric vibre. Avec sa guitare imaginaire, il rejoue des solos plus vite qu’Eric Clapton (il aime bien, Clapton, Frédéric), quand bien même il n’aurait jamais joué de guitare de sa vie. Langue tendue, marque les notes, tient les notes, langue tendue. Les doigts bougent à toute vitesse et les poses deviennent provocantes, lascives, comme si un pantalon de cuir imaginaire lui avait poussé sur les jambes. Fredo est ivre : il commence à pousser d’une petite voix stridente des sons censés correspondre aux accords qu’il joue. Les gens s’éloignent de lui.

Niveau de nuisance : 7/10. Le remède contre ce crincrin vous est offert par le dernier métro.

8. Claude Ukulélé

Le meilleur pote de Jean-Louis Wonderwall en a marre que son pote ramasse toutes les filles. Il a prévu un plan pour contre-attaquer. Un plan machiavélique. Il a ramené de lui-même son ukulélé et attend le bon moment, celui où Jean-Louis aura fait tout le tour de son répertoire, pour reprendre la main. Il a bossé des trucs : Barbie girl, Alizée, il a bossé des trucs qui font chanter les filles et le feront paraître cool. Mais quand il prend la main, son petit ukulélé s’est tout désaccordé et il lui faut trois heures pour le réaccorder. Déjà, plus personne ne s’intéresse à lui. Il a 15 ans de retard, tout le monde sait ce qu’est un ukulélé, tout le monde en a eu un, mais Claude ne le sait pas, il pense encore surprendre. Puis il joue Barbie girl et quelqu’un lui fait remarquer que la vanne date de l’époque Julien Doré à la Nouvelle Star, dix ans avant. Claude est déconfit. Il s’isole aux toilettes pour pleure.

Tout le monde sur la piste, sauf JC et Dédé. Tout le monde sur la piste, et la plupart qui danse, qui danse, qui danse, saute, ondule, se sent bien. Tout le monde sur la piste, et Frédéric aussi. Mais Frédéric, lui, ne danse pas. Frédéric vibre. Avec sa guitare imaginaire, il rejoue des solos plus vite qu’Eric Clapton (il aime bien, Clapton, Frédéric), quand bien même il n’aurait jamais joué de guitare de sa vie. Langue tendue, marque les notes, tient les notes, langue tendue. Les doigts bougent à toute vitesse et les poses deviennent provocantes, lascives, comme si un pantalon de cuir imaginaire lui avait poussé sur les jambes. Fredo est ivre : il commence à pousser d’une petite voix stridente des sons censés correspondre aux accords qu’il joue. Les gens s’éloignent de lui.

Niveau de nuisance : 3/10. On ne l’entend pas bien fort. Moins fort du moins que la voix intérieure de Claude qui lui intime de se flinguer.

9. Jeanne Yaourt

Jeanne Yaourt a une passion américaine. Avec beaucoup de maîtrise, elle indique au monde extérieur qu’elle connaît les chansons que la sono diffuse en en égrainant les paroles. Elle fait ça en dansant : Jeanne est une artiste complète. Étonnantes sont ses variations de volume à mesure que la chanson avance. Jeanne hurle sur le refrain et se refrène sur les couplets, à tel point d’ailleurs qu’on n’entend plus, émanant d’elle, que les derniers mots de chaque vers. De là à affirmer qu’elle ne connaît que partiellement les paroles… Qui oserait dire ça ?

Tout le monde sur la piste, sauf JC et Dédé. Tout le monde sur la piste, et la plupart qui danse, qui danse, qui danse, saute, ondule, se sent bien. Tout le monde sur la piste, et Frédéric aussi. Mais Frédéric, lui, ne danse pas. Frédéric vibre. Avec sa guitare imaginaire, il rejoue des solos plus vite qu’Eric Clapton (il aime bien, Clapton, Frédéric), quand bien même il n’aurait jamais joué de guitare de sa vie. Langue tendue, marque les notes, tient les notes, langue tendue. Les doigts bougent à toute vitesse et les poses deviennent provocantes, lascives, comme si un pantalon de cuir imaginaire lui avait poussé sur les jambes. Fredo est ivre : il commence à pousser d’une petite voix stridente des sons censés correspondre aux accords qu’il joue. Les gens s’éloignent de lui.

Niveau de nuisance : 1/10. On pardonne tout à Jeanne, y compris d’essayer de se la péter avec un truc dont tout le monde se fout. C’est d’ailleurs peut-être parce que tout le monde s’en fout qu’on lui pardonne.

10. Michel Deuxième voix

A chaque chanson sa deuxième voix. Michel Deuxième voix a passé sa jeunesse ébahi devant les reprises Star Ac’ de tubes qu’il entendait sur Nostalgie quand il partait avec ses parents en vacances. Une passion était née : tout reprendre à la tierce. Imaginez un peu les heures et les heures de travail pour toujours trouver la tierce quel que soit le contexte. Un tel investissement, en bourse ça aurait pu rapporter gros. Mais Michel n’est pas porté sur l’argent, il aime la beauté simple, celle d’une polyphonie. Michel cherche constamment à recruter des basses et des voix de tête pour faire les autres voix. Son univers mental est un choeur d’église, mais personne ne le suit. Alors seul, il se charge de faire les deuxièmes voix sur vos tubes préférés. Un petit peu pénible, un petit peu touchant, c’est tout Michel, ça.

Tout le monde sur la piste, sauf JC et Dédé. Tout le monde sur la piste, et la plupart qui danse, qui danse, qui danse, saute, ondule, se sent bien. Tout le monde sur la piste, et Frédéric aussi. Mais Frédéric, lui, ne danse pas. Frédéric vibre. Avec sa guitare imaginaire, il rejoue des solos plus vite qu’Eric Clapton (il aime bien, Clapton, Frédéric), quand bien même il n’aurait jamais joué de guitare de sa vie. Langue tendue, marque les notes, tient les notes, langue tendue. Les doigts bougent à toute vitesse et les poses deviennent provocantes, lascives, comme si un pantalon de cuir imaginaire lui avait poussé sur les jambes. Fredo est ivre : il commence à pousser d’une petite voix stridente des sons censés correspondre aux accords qu’il joue. Les gens s’éloignent de lui.

Niveau de nuisance : 4/10. Je voulais pas forcément entendre de tierce sur une chanson de Kalash Criminal.

La musique, c’est bien aussi quand on l’écoute produite.