Tous les profs d’éco libéraux vous le diront : les monopoles, c’est mal. C’est mauvais pour l’économie du pays, mauvais pour le consommateur qui in fine se retrouve sans choix et avec des prix trop hauts, mauvais pour la recherche et le développement parce que sans émulation, pas de création. Bon, ils diront quand même que tout ce qui est drogue, là, c’est OK d’avoir un monopole d’Etat. Et encore… En tous les cas, ils diront ça non-stop tout le temps parce que c’est ce qu’ils croient réellement. En occultant, du coup, la réalité d’une concurrence capitaliste dans laquelle les gros acteurs ne rêvent que de monopole, même quand celui-ci est interdit par l’Etat.

1. Tout le tabasco du monde est fabriqué dans une seule et unique usine

Tous les jours, 700.000 bouteilles de tabasco se vendent. Elles contiennent invariablement la même chose : du poivre de Louisiane vieilli dans des barriques, du sel et du vinaigre. Mais ce qui est marrant, c’est la manière dont tout ça est organisé. Comme l’espace cultivable de l’entreprise est trop petit pour faire pousser tous les plants sur place, ceux-ci sont envoyés un peu partout en Amérique dans d’autres plantations, avant d’être rapatriés en Louisiane pour être transformés dans une seule et unique et même et usine.

2. EssilorLuxottica fabrique les lunettes de toutes les grandes marques du monde

Ce conglomérat européen, dont le siège est situé en banlieue parisienne, fabrique donc des lunettes pour RayBan, Oakley, Ralph Lauren, Versace, Chanel, Burberry, Dolce & Gabbana, Persol, Prada, Ferrari, Bulgari, Michael Kors, Armani et j’en passe, en plus d’avoir acheté pas mal de distributeurs en gros et au détail comme Optical et Vision Direct. Bref, les mecs sont à peu près incontournables quelle que soit la marque et l’endroit où tu achètes tes lunettes, ce qui est quand même une prouesse en matière d’illusion de choix.

3. 80% des hosties du monde anglo-saxon sont fabriquées par une seule et même boîte

Cavanagh Company est une pâtisserie industrielle basée à Rhode Island et qui fournit 80% des hosties aux différentes églises américaines, canadiennes, britanniques et australiennes. Tout a commencé en 1943 pour rendre service à l’église d’à côté, puis à celle d’un peu plus loin, celle d’encore un peu plus loin et ainsi de suite. Peu à peu, Cavanagh a éliminé toute forme de concurrence – et globalement, la concurrence n’était pas bien difficile à éliminer puisqu’elle était incarnée par des nonnes et des moines qui faisaient un peu de boulange. Le corps du Christ est donc officiellement fabriqué à Rhode Island dans des fours industriels gigantesques.

4. La moitié des ballons de foot viennent de la même ville, Sialkot, située au Pakistan

Evidemment tout cela commence avec la colonisation anglaise aux Indes. Les militaires voulaient jouer au foot et donc un sergent a un jour demandé à un couturier local, Fazal Elahi, de lui fabriquer un ballon. Puis de le réparer. Puis d’en fabriquer un nouveau. Et puis un pour ses potes aussi. Rapidement, Elahi a dû embaucher un apprenti et s’est rapidement fait copier par d’autres mecs du coin. Pendant la seconde guerre mondiale, Elahi et ses potes ont commencé à exporter les ballons qu’ils ne pouvaient plus vendre aux Anglais, puis ça s’est étendu, étendu, étendu et aujourd’hui 50% des ballons de foot viennent de la ville. Et le plus marrant, c’est qu’au Pakistan, le foot tout le monde s’en tape.

5. Toute l'industrie des majorettes aux Etats-Unis est entre les mains d'une seule entreprise

Varsity Brands est une association non lucrative de cheerleading qui contrôle l’intégralité du marché de la majorette (et aux US, il y a un énorme marché) : tous les concours du pays sont organisés par l’association, de la même manière qu’elle gère les assurances des gymnases d’entraînement, mais également toutes les marques d’équipement et d’uniformes. Et le pire, c’est que pour éliminer d’éventuels concurrents, l’entreprise a mis en place un système de points avec les revendeurs qui les encourage à acheter chez eux car ces points leur permettent ensuite d’envoyer des représentantes locales dans les concours. Et tout ça, c’est une mécanique parfaitement huilée et totalement assumée par la boîte qui a même expliqué devant les tribunaux que les concours de majorettes n’étaient pas du sport mais une extension de ses activités visant à en assurer la promotion. Or, la question de savoir s’il s’agit ou non d’un sport est très importante pour des questions d’assurance et de budgets étatiques.

6. En Espagne, il existe un monopole sur les dockers

Il s’agit d’un héritage syndical assez bizarre. Dans les années 70, le gouvernement encourage la création de l’OTP, une sorte de super-structure regroupant les dockers et auxquelles les entreprises pouvaient s’adresser en cas de nécessité ponctuelle. Mais rapidement, l’Etat, qui gérait plus ou moins l’organisation, a imposé aux entreprises qui souhaitaient accéder aux ports pour y assurer des missions de débardage d’entrer dans la structure elle-même. Peu à peu, ces entreprises se sont donc retrouvées en gestion du monopole et l’Etat a rétro-pédalé. Du coup, l’OTP, devenue la SAGEP, exerce un contrôle illimité sur le secteur. Toute entreprise qui souhaiterait opérer dans les ports doit entrer dans son capital et utiliser ses ressources et ses travailleurs. Or, en Espagne, 90% des importations et 60% des exportations transitent par les ports. Un monopole absolu, positif pour les dockers qui ont pu négocier au fil du temps des conditions salariales intéressantes, mais très coûteux pour le pays puisque 50% des coûts d’import et d’export en Espagne sont concentrés dans les seules manœuvres de débardage, contre environ 25 à 30% dans les autres pays européens.

7. Anheuser-Busch InBev détient à peu près toutes les bières du monde

Ce consortium immense concentre quasiment toutes les marques de bières les plus connues du monde : Budweiser, Corona, Leffe, Stella Artois et bien d’autres, à tel point que la boîte représente 50% des ventes de bière aux Etats-Unis et jusqu’à 70% dans certains pays comme le Brésil. Malgré les interventions répétées des organismes antitrusts, Anheuser a racheté GrupoModelo en 2013 et tenté d’acheter SABMiller pour parfaire sa main-mise totale sur le marché. Et le pire, c’est qu’Anheuser se met à acheter des marques artisanales qui du coup ne sont plus vraiment très artisanales.

8. En Suède, toute la vente d'alcool est concentrée entre les mains d'une seule boîte

Cette chaîne de magasins, Systembolaget, est censée ne pas faire de profits sans pour autant être contrôlée directement par l’Etat. Elle a la main-mise sur l’intégralité des ventes de produits spiritueux dans toute la Suède et est en réalité l’héritière d’un monopole d’Etat sur la fabrication d’alcool qui avait été finalement privatisé en 1955 – auparavant, une entreprise contrôlait en Suède toute la chaîne, depuis la production jusqu’à la vente au détail. D’ailleurs, cette entreprise (qui détient notamment la marque Absolut) a été rachetée par Pernod-Ricard en 2008, permettant à Pernod-Ricard de devenir le deuxième plus gros groupe mondial du secteur, devant Bacardi avec qui l’entreprise est très régulièrement en conflit.

9. Bayer et Monsanto contrôlent le monde entier

Le rachat du méchant Monsanto par l’encore plus méchant Bayer, en 2018, a jeté les bases d’un monopole jamais vu sur les engrais, les fertilisants et toute la chimie destinée à l’agro-alimentaire. 61% de la production mondiale de semences et de pesticides est assurée par le conglomérat qui, pour accroître encore son emprise, utilise des techniques assez dégueulasses consistant à favoriser les monocultures et à attaquer les agriculteurs qui se retrouvent avec des semences signées Monsanto et Bayer emmenée jusqu’à leurs champs depuis les exploitations voisines par le vent. Bonne ambiance.

10. Une part non-négligeable des échanges commerciaux entre les Etats-Unis et le Canada passe par un pont, lequel appartient à un particulier

Ça semble absurde, mais c’est comme ça : il y a un type, un prénommé Manuel, à qui appartient un pont. Ce pont fait office de frontière entre les territoires canadien et américain. Et ce pont est vraiment très très pratique pour y faire passer des camions, ce qui fait qu’environ un quart des échanges commerciaux entre les deux pays transite dessus. Et donc Manuel prend un petit pourcentage à chaque passage. Le mec a profité d’un genre de vide juridique pour acquérir toutes les parts du pont et ainsi faire la nique aux gouvernements américain et canadien. Mais le problème, c’est que ce mec est plus intéressé par son portefeuille que par les contrôles de sécurité et, malgré les accords passés avec les autorités canadiennes, il se garde bien d’intervenir pour garantir la maintenance du pont – ça coûte du blé, ça, il faut dire. Les Etats-Unis et le Canada se sont donc mis d’accord pour construire un pont concurrent, mais le problème des grands travaux, c’est que ça prend du temps et que le pont ne sera donc pas opérationnel avant 2024.

J’ai l’impression d’avoir écrit une pub pour le Monopoly.

Sources : Cracked, Cheatsheet, 20 minutes, Les Echos.