La scène finale d’un film, c’est généralement important et soigné, comme la dernière phrase d’un roman ou la dernière bouchée d’un bon steak : on en profite et il ne faut pas se foirer. Une scène finale peut incarner une forme de morale dans la continuité d’une histoire qui nous a été racontée, offrir une ouverture ou une clé de lecture plus globale sur le film. Et dès lors, ces scènes peuvent être disséquées, interprétées, débattues : et elles le sont souvent, croyez-moi.

1. Inception

Et la toupie tourne. Mais est-ce qu’elle ralentit ou est-ce qu’elle ne ralentit pas ? Autrement dit : est-ce que DiCaprio a vraiment rejoint sa famille, ou a-t-il décidé de demeurer dans le monde des rêves indéfiniment faute de pouvoir la retrouver ? La caméra fait un fondu au noir à un moment où la toupie semble vaciller sans qu’on en soit sûr. Chacun tient son point de vue sur cette fin, mais ce qui est sûr, c’est qu’en réalité elle n’a pas été tranchée par Nolan. Pour Nolan, le seul truc qui est important, c’est l’envie de Cobb, le personnage joué par DiCaprio, de revoir ses enfants. Que cela se passe dans le rêve ou dans la réalité. Chacun en fera sa propre interprétation.

2. Shining

Ok donc Jack Nicholson est HS, Danny et sa reum sauvés et on pense que le film est fini. Et puis la caméra se promène dans l’hôtel et se rapproche d’une photo fixée sur un mur, datée de 1921 et sur laquelle on voit, au milieu de la foule, le personnage joué par Nicholson tout sourire en pleine fête années folles. Partant du principe que Nicholson ne pouvait pas être là en 1920, comment interpréter cette photo ? Est-ce que ça veut dire que Jack est une incarnation du mal ? Est-ce qu’il a intégré, après sa mort, le panthéon des démons qui ont peuplé l’hôtel ? La scénariste a donné des infos à ce sujet. Il existait une scène coupée au cours de laquelle Jack retrouvait un vieux carnet à dessins dont il se servait pour alimenter son livre, se plaçant de ce fait sous le pouvoir de l’hôtel, symboliquement : l’épisode marquait la rupture dans son comportement. Ce qui fait que Jack Torrence devient une nouvelle incarnation d’un personnage récurrent de l’hôtel, un autre Jack Torrence qui s’incarne et se réincarne à travers les âges. Des indices avaient été disséminés en ce sens, notamment lors de la scène du bar, quand un client fantôme semble reconnaître Jack.

3. Shutter Island

Mark Ruffalo et DiCaprio discutent après la révélation finale censée faire prendre conscience à DiCaprio qu’il est responsable de la mort de sa famille et qu’il s’invente une fiction pour mieux faire face à cette horreur. Si DiCaprio accepte cette réalité, il échappera à la lobotomie ; dans le cas contraire, couic. Suspense, mais DiCaprio semble retourné dans son délire et prend Ruffalo pour son adjoint. Merde. Il sera lobotomisé : mais DiCaprio ne ment-il pas en conscience ? Ne fait-il pas semblant de nier la réalité pour effacer ses démons et sa culpabilité en étant lobotomisé ? Selon les psychiatres recrutés par Scorcese pour l’aider sur le script, c’est effectivement en toute conscience que DiCaprio choisit la lobotomie, ne pouvant supporter le poids de la culpabilité. Voilà.

4. Mommy

A la fin de Mommy, Steve se défait de sa camisole de force et court dans les couloirs de l’hôpital avant de, c’est suggéré, sauter par la fenêtre. Ne supportant plus l’enfermement, il se serait donné la mort… Sauf que, plus que la mort, il est tout à fait possible que Steve cherche tout simplement à rejoindre sa mère en s’échappant par le seul endroit ouvert : la fenêtre. Cette théorie est d’autant plus crédible que le film entier s’attache à la relation entre la mère et le fils. Ce qui est sûr, c’est que la question n’a jamais été tranchée.

5. 2001, l'Odyssée de l'espace

L’astronaute est devenu un vieux monsieur allongé dans un lit alors qu’il était dans un trou noir deux minutes plus tôt. Au milieu de la pièce trône le monolithe. Le vieux monsieur se transforme en bébé. Le bébé flotte dans l’espace et regarde la terre. Que représente ce foetus qui flotte comme une planète ? Est-ce un message sur la permanence de la vie à travers l’espace et le temps ou au contraire une réflexion sur la fin du monde à présent que le monolithe a mené l’humain au bout de ses limites technologiques ? Kubrick n’a jamais tranché vraiment la question, mais la plupart des experts s’accordent pour dire qu’une fois affranchi des mystères de l’univers, le centenaire est rendu à l’état d’enfant comme pour retrouver sa naïveté, son état de nature : l’homme ne serait pas destiné à devenir dieu mais bien à faire partie du monde et le monolithe ayant achevé sa mission civilisatrice, renverrait l’homme à sa mission première.

6. Lost in Translation

Que dit Bill Murray à l’oreille de Scarlette Johansson ? Se reverront-ils ou sont-ils voués à se séparer pour toujours ? En lisant sur les lèvres de l’acteur, on voit qu’il dit : « Quand John se préparera pour son voyage d’affaire, va le voir et dis lui la vérité, d’accord ? » En réalité, le personnage joué par Bill Murray sortirait dès lors de son rôle d’amant pour essayer d’aider Scarlett Johansson à aller mieux et à mieux assumer ses choix.

7. Take Shelter

Finalement, ce n’était pas dans la tête de Curtis, puisque la tempête arrive. D’ailleurs, la tempête est bien réelle puisque Samantha le confirme du regard et, d’un simple « OK » semble accepter d’un coup que Curtis n’était pas fou et qu’elle s’est trompé sur son compte. Mais n’est-il vraiment pas fou ? Et les protagonistes vont-ils tous mourir faute de s’être préparé comme le voulait Curtis ? Pour Jeff Nichols, l’idée n’est pas là. Cette scène prouve avant tout que la fuite n’est pas la solution, les personnages ayant fui pour apaiser Curtis et se retrouvant désormais confrontés au même problème qu’auparavant. En revanche, le fait de partager enfin une vision commune est gage de solidarité et leur offre la possibilité de se comprendre mutuellement.

8. 2046

A la fin de 2046, Chow Mo-wan décide de ne pas passer la nuit avec Bai Ling, qui pourtant l’aime. Non, les choses ne pourront jamais être comme avant et Chow Mo-wan prend un taxi comme symbole de la solitude qu’il s’est imposée. Pour certains, cette fin amère est une réflexion globale sur l’amour, les désirs des uns et des autres ne coïncidant jamais et l’amour se heurtant fatalement aux égoïsmes des deux parties. Mais à plus forte raison, elle correspond à la fin d’un cycle pour Chow qui, après avoir tour à tour aimé plusieurs femmes qui, pour une raison ou une autre, lui rappelaient pour partie la femme qu’il a aimée autrefois, décide de s’affranchir totalement des souvenirs pour se projeter dans le présent. Il a voyagé à 2046 et en est revenu : il est le seul à en être revenu, d’ailleurs.

9. Zodiak

Dans la scène finale de Zodiak, une ancienne victime du tueur identifie Leigh comme son agresseur, plus de 20 ans après les faits. Pourquoi Leigh n’a-t-il pas été arrêté avant ? La magie de Fincher est de maintenir l’ambiguïté jusque dans cette scène : tout en étant formel dans son identification, l’ancienne victime désigne la rondeur de visage d’un autre portrait témoin pour décrire celui qui lui a tiré dessus et n’affirme être sûr qu’à 80%… Une façon de laisser au spectateur le choix quant à son verdict sans lui apporter de solution toute faite.

10. No Country for old men

Après les tueries, le discours. Pourquoi ce long monologue de Tommy Lee Jones qui évoque ses rêves de la nuit auprès de sa femme ? Qu’est-ce que cela apporte à l’histoire ? Tout en fait. Les angoisses de Tommy Lee Jones qui est désormais plus âgé que son père, mort plusieurs années auparavant, sont celles d’un tenant d’un ancien monde, un ancien monde probablement fantasmé et basé sur la justice, l’ordre des choses, la logique, un monde qui a totalement disparu et dans lequel le vieil homme, Tommy Lee Jones, ne se reconnaît plus ; tout le reste du film n’est que chaos : malgré son repentir, le héros mourra et le tueur s’en tirera, les victimes s’accumuleront dans une violence désordonnée et tout ça n’aura aucun sens. Un message de pessimisme envoyé des Coen à leur spectateur et dont ils sont coutumiers.

On peut continuer à débattre toutefois rien que pour le plaisir.