Bon non faut pas exagérer, pas le pire des TOUS les siècles, mais pas non plus le moment d’éveil à la raison que l’on nous décrit en classe. Le siècle des Lumières correspond moins au XVIII° siècle en tant que tel qu’à un courant de pensée qui en a irrigué la deuxième moitié, conduisant le monde aux Révolutions américaine et française. Mais si les Lumières ont fait entendre une voix allant à l’encontre de l’obscurantisme, de la vérité comme valeur absolue ou religieuse et en faveur d’un contrat social entre dominants et dominés, ils l’ont fait avec plein de contradictions dont les conséquences se ressentent encore aujourd’hui.

1. Les intellectuels des Lumières promouvaient l'entre-soi

Voltaire, Rousseau, Diderot, Locke, Bayle, Newton : on ne parle pas d’hommes du peuple, mais bien de nobles ou de bourgeois. Non que ce soit un problème en soi, attention ; ce qui est problématique, c’est que cet élitisme irradie dans leurs écrits. S’ils ne sont pas tous d’accord et n’offrent pas une vision uniforme de la société idéale, ils placent la raison et la connaissance au coeur même de leur projet et s’adressent de ce fait aux sachants. Une vision excluante donc du savoir avec l’idée que l’élitisme éclairé est aussi à même de contrer les ardeurs barbares du peuple… Il n’y a pas de diffusion uniforme du savoir dans la philosophie des Lumières, mais bien une idée de caste élevée dont la visée serait de se consacrer à l’étude afin d’éclairer les décisions politiques. Cette perception d’un idéal social est encore aujourd’hui complètement ancrée dans les moeurs politiques.

2. Les Lumières portaient une forme d'intolérance

De la même manière, les Lumières ne discutaient pas avec tout le monde. Autour des figures des Lumières naviguent une multitude de penseurs, de caricaturistes, d’écrivains, qui ne font pas partie du sérail. On pense à Sade, aux journalistes, dont la parole n’a pas lieu de citer dans les discussions élevées des parangons de la philosophies. L’émergence des Lumières est à mettre en rapport avec le développement de la franc-maçonnerie, non pour la dénoncer, mais pour mieux expliquer le fonctionnement en vase clos de ces groupes de pensées qui, plutôt que de s’ouvrir à l’altérité, cherchaient à se regrouper pour discuter des enjeux qu’eux seuls se sentaient à même de juger.

Et d’ailleurs, si leur pensée a abouti à la déclaration universelle des droits de l’homme, elle excluait du rang des hommes un certain nombre de personnes : les femmes, les noirs, les juifs… Voltaire n’a-t-il pas écrit de virulentes lignes antisémites ? L’époque n’était évidemment pas la même. M’enfin, quand même.

3. On pouvait tout faire dire aux philosophes

La pensée des Lumières n’est pas homogène. On ne peut pas non plus leur gueuler dessus pour ça, mais force est de constater que leurs écrits ont été récupérés à tout va pour tout justifier. A la veille de la Révolution, les tenants de l’absolutisme comme les défenseurs d’une monarchie constitutionnelle (c’est un peu anachronique mais passons) se référaient à Rousseau. Il n’y avait pas une pensée claire, chez Rousseau, qui exaltait l’innocence de l’homme tout en critiquant le joug qui lui était imposé. François Chas, par exemple, prend en effet le pari de Rousseau contre Voltaire pour justifier le maintien d’une monarchie conservatrice.

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4. Commerce triangulaire est esclavage

Le XVIII° est peut-être le siècle où l’on pense l’homme comme libre, mais c’est aussi celui où l’on met en place le commerce triangulaire et l’esclavage de grande échelle. 8 millions d’esclaves en ont fait les frais au XVIII° siècle ; seul Montesquieu s’est indigné du procédé. Et il est à noter que les abolitionnistes, à l’époque, sont bien souvent les chrétiens, et non pas les rationalistes.

5. L'exploitation de l'homme par l'homme

En allant plus loin dans cette idée, on peut lire dans les Lumières le point de départ de ce qui deviendra le capitalisme à outrance. Robert Kurz, philosophe de gauche et critique de Marx, a publié de nombreux romans montrant comment les Lumières établissaient des nomenclatures sous-jacentes entre les hommes ; la liberté comme valeur cardinale, le bon sens, le rationalisme et l’enrichissement à tous points de vue, bases d’une loi du plus fort excluant les femmes, les faibles et ainsi de suite. On ne peut pas blâmer les Lumières pour la récupération qui a été faite de leur pensée ; mais on peut s’étonner de voir qu’à la fin du XIX°, la raison, la pensée rationaliste, a aussi nourri une logique productiviste et légitimé l’exploitation de l’homme par l’homme. Sans compter que tout conservatisme, dans nos sociétés actuelles, est considéré comme un obscurantisme, une position anti-Lumières.

6. Y'a quand même eu un certain nombre de guerres, hein

18 guerres rien qu’en Europe, et sans compter les guerres révolutionnaires. Alors c’était bien sympa de se réunir entre gens de savoir pour discuter du bien et du vrai, mais en attendant, avec les progrès de l’artillerie, les pertes devenaient colossales et le coût de l’effort de guerre était absolument démesuré.

7. De l'idée impossible de tout connaître

Il fallait tout savoir, tout liste. L’idée de l’encyclopédie est une idée étrange : réunir toute la connaissance du monde en un seul ouvrage. Cette connaissance sera forcément parcellaire, orientée, subjective et impossible. Si l’idée était de diffuser le savoir dans le peuple, le moyen utilisé avait une dimension presque totalitaire (pardon pour l’anachronisme). Au lieu de donner à chacun la possibilité d’accéder à la connaissance, les Lumières (au moins Diderot et d’Alembert) prônaient l’établissement d’une norme, un crédo du savoir, lequel devait être diffusé. Paie ta liberté individuelle de critique et d’analyse.

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8. Le rationalisme, un nouveau catéchisme

A bien des égards, le sujet est encore brûlant aujourd’hui : il suffit de remplacer rationalisme par laïcité pour s’en rendre compte. Plus que de combattre les pensées magiques, les Lumières se sont mis en tête de combattre ceux qui croyaient aux pensées magiques, cherchant à leur ouvrir les yeux dans une logique descendante. Mais il y avait un aspect presque religieux dans ce positivisme avant l’heure et dont se revendiquera justement Auguste Comte. La croyance forcenée en la science, en le progrès, est aussi un refus de s’interroger sur la réalité du monde, c’est un dogme comme un autre.

Sans compter qu’ils ont pas inventé le vaccin contre le Sida, les mecs.