Dans la famille « prénoms qu’on sait jamais écrire« , on évoquait la semaine dernière le prénom Thibaut. On s’est dit qu’il était plus qu’indispensable de continuer dans cette voie en prenant le Yoann de front. Ce qui est marrant, avec ce prénom, c’est que sa graphie n’est vraiment pas fixée, ce qui fait que, sur le papier, aucune des orthographes suivantes n’est à proprement parler impropre. M’est avis quand même qu’il y en a des bizarres.

1. Yoann

Il est pas mécontent de son physique le petit Yoann. Il est pas mécontent et il en joue un peu façon regard en coin dès qu’il en a l’occasion. Avec au cœur la certitude d’être le seul, le vrai, l’unique Yoann, le détenteur de la vraie graphie 100% fabriquée en Bretagne, Yoann se la ramène dès qu’il en a l’occas’, a des avis arrêtés sur les choses et n’hésite pas à dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Au collège, il était parfait, mais désormais les gens disent de lui qu’il est beau tant qu’il ne parle pas – il faut dire qu’il a surtout des avis arrêtés sur des choses pas très intéressantes, comme les embruns, les nœuds marins et les travaux de la rade de Brest.

2. Yohan

La voilà l’âme sensible du groupe, le poète, toujours un peu gêné quand la lumière se braque sur lui. H aspiré, il appréhende toujours un peu. Bien sûr y’a des effets secondaires : mains moites, sentiment de répondre un peu à côté, d’être un peu à côté de la vie sans vraiment savoir pourquoi. Son salut, Yohan le trouve dans la lecture et dans l’écrit : c’est là, à la lumière d’une bougie de fortune, qu’il peut enfin crier au monde tout ce qu’il a sur la patate. Mais voilà : Yohan n’a pas tellement de trucs sur la patate et sa vérité sur le monde et les choses n’a pas de profondeur particulière. Personne ne le lit, Yohan. Mains moites.

3. Yohann

Enfant unique, enfant gâté. Yohann voulait tout pour lui. Si vous n’aurez pas la haine de Yohan, Yohann a eu le n de Yoann et le h de Yohan et il trouve que c’est bien normal puisque tout lui est dû. On le voit trépigner enfant devant les vitrines parce que ses parents ne veulent pas lui acheter le SUPER EXTERMINATOR ; plus tard, voilà qu’il deviendrait dangereux sitôt qu’une cible amoureuse se refuse à lui ; à l’âge adulte, la promotion qui devait lui revenir a encore été donnée à un autre ; et c’est tout juste s’il ne trouve pas injuste de voir certains péquenauds gagner au loto quand lui n’a pas choisi les bons numéros. Égoïste, Yohann ? Bah ouais, je me tue à vous le dire.

4. Yoan

Le modeste. Il aime à ne pas être vu. Mais sa discrétion est sa force. Ses quatre lettres lui suffisent à analyser le monde depuis un angle mort. Yoan machine, processe, il passe sa vie à se projeter dans le coup d’après. En bon petit Kissinger, c’est lui que l’on retrouve derrière les grands de ce monde, homme de l’ombre toujours prompt à deviner l’avenir, à élaborer des stratégies qui gagnent, à manigancer. Mais bien souvent quand il veut se dévoiler, exposer au monde l’étendue de son génie, on le coupe : « Mais attends, ça s’écrit comme ça Yoan ? »

5. Ioan

Le plus gaélique de tous. Ioan s’est trompé d’époque. Il aurait dû naître au beau milieu des bardes et des Celtes et des druides dans la forêt. Drapé d’une toge verte et l’armure en étendard, il aurait combattu des légions d’envahisseurs, ravi leurs belles et sauvé le royaume – Russel Crowe aurait joué son rôle bien des années plus tard dans un biopic. Au lieu de ça, Ioan est employé chez Free et fait du porte-à-porte pour réparer des box. Comme auraient dit les anciens, « Ça fait un sacré distinguo ».

6. Yoane

Toute sa vie, il a cherché une réponse à cette terrible question : mais pourquoi ses parents ont-ils décidé tout à trac de rajouter un e à la fin de son nom ? Etait-ce une façon de lui faire subrepticement comprendre qu’ils auraient préféré une fille ? Etait-ce une erreur de l’employé de mairie ou bien une volonté étrange de vouloir se conformer aux terminaisons françaises, comme s’il s’agissait pour les Bretons de franciser leurs noms de peur qu’on ne leur interdise de cracher par terre ? Allez savoir. Depuis Yoane interroge tout : le nom des fleurs, l’origine du monde, la parole politique, les informations. Il traîne sur des sites complotistes et publie ses contributions sur l’évidence de la terre plate sous différents pseudos – aucun d’eux ne se termine par un e.

7. Johan (mais ça se prononce Ye)

Un bon tiers de la vie de Johan est consacré à reprendre les gens quand ils prononcent mal son nom. Si l’on ajoute l’autre tiers passé à dormir, il ne lui reste plus guère qu’un tiers de temps libre à ce pauvre petit. Johan est un combattant. Il n’a jamais lâché. D’autres peut-être auraient fait profil bas, accepté que la société dise Je et non pas Ye parce qu’après tout on s’en fout un peu et que l’important c’est la beauté intérieure. Non, non et non. Johan méprise Mesrine qui laissait les journaux mal prononcer son nom et ne manque jamais une occasion de corriger la prononciation du mois d’août dans la bouche des vieux. Johan est en guerre pour le respect des règles et c’est une des raisons qui l’ont naturellement poussé à devenir flic. Le commissaire a bien compris comment le pousser au bout de ses limites : sitôt qu’il dérape sur le terrain, il le convoque et l’appelle Jjjjjjohan à dessein comme pour lui rappeler qu’à tout instant il peut être rétrogradé.

8. Ioannes

Il est seul, il est taciturne, il philosophe beaucoup en s’espérant grec, fabrique de l’huile d’olive en se pensant espagnol, s’habille d’une marinière en se pensant breton. Carrefour des civilisations : Ioannes porte en lui toute l’histoire de l’Europe, la démocratie grecque, l’Hispanie romaine, la Reconquista, les tribus barbares. Il est un condensé de tous les autres et à force de les comprendre il ne peut être compris par eux. Devenu chercheur, Ioannes trouve bien peu et il lit encore moins : après tout à quoi bon lire ce que l’on sait déjà, ce que l’on porte déjà en soi, dans son ADN, dans son sang. Du coup il est pas très bien noté par ses supérieurs et il risque d’être muté à Cholet.

9. Yôan

Toujours circonspect par le circonflexe, Yôan a l’ironie mordante et le sourcil qui se lève. A lui, on ne la fait pas. Il a tout connu, tout vu, il a même fait la Chine à iep’, c’est dire. Yôan voyage dans des destinations de baroudeur. Il connaît sur le bout des doigts son manuel de dessous des cartes, a postulé DGSI, DGSE, préfère exercer en solitaire la profession de chômeur et encore il touche pas ses allocs parce que le logiciel de Pôle Emploi a mal orthographié son nom et je vous raconte pas le bordel.

10. Serge

Serge avait honte de son nom et il a donc demandé à ses proches de l’appeler Yohan. Tout le monde l’appelle Serge.

Yo Anne ! (cette blague ne marche guère que si vous vous appelez Anne, auquel cas enchanté, moi c’est Thomas).