Le rêve d’une vie. Se foutre devant un ordi, écrire en deux temps trois mouvement un scénario de long métrage avec Daniel Day Lewis ET Gérard Depardieu, l’envoyer par mail à 2 heures du mat’, avoir une réponse de Gaumont le lendemain matin, à 11 heures être dans leur bureau, signer les papiers, devenir riche et célèbre. Le rêve d’une vie. Ca n’arrivera jamais.

Absolument jamais.

Se lancer dans le scénario, c’est une activité géniale mais hyper chronophage, où il faut faire semblant parfois d’être gentil et semblant parfois d’être sûr de soi, où il faut tout le temps trouver des compromis, se libérer du temps, rencontrer des gens, bosser à des heures pas possibles et surtout surtout surtout accumuler les déceptions en vue du jugement final qu’on espère heureux. Mais c’est possible et il y a des aides pour ça.

1. Tout est sur Paper to film

Ok je fais leur pub parce que ce sont des potes, mais il se trouve que tout est vraiment sur Paper to film. Cette plateforme de mise en relation de scénaristes (sélectionnés sur des critères qualitatifs) avec des production pourrait ressembler à un Mymajorcompany nul si ce n’était pour la richesse absolue de son réseau et la qualité du service de mise en relation. Le site s’est imposé en quelques années comme un acteur indispensable pour la détection de nouveaux talents et offre, en plus de ce service gratuit pour les scénaristes, une quantité d’interviews et de matériel pour se lancer inégalée dans le paysage français. Parce que ce n’est pas tout les jours que des diffuseurs et des producteurs sont interviewés dans l’idée d’être lus par des scénaristes aspirants.

2. Rencontrer des gens qui en font déjà

Et ça c’est indispensable pour mieux comprendre comment ça marche et échanger des idées. Savoir si l’idée que l’on a n’est pas déjà vue et revue dans le paysage audiovisuel actuel. Et surtout échanger des idées, des méthodes de travail, trouver de l’inspiration quand on est bloqué… J’irais jusqu’à conseiller de se trouver un binôme de travail et de ne plus le quitter. Au contraire de la littérature ou de la musique, un film ou une série s’écrit sur un temps long avec des contraintes bien plus fortes. Pour continuer à se motiver quand les choses ne marchent pas, pour toujours se faire rire ou trouver de bonnes idées, le travail avec un coauteur est une vraie force.

3. Lire quelques ouvrages (mais pas trop)

Il y a bien sûr le célébrissime Anatomie du scénario qui est indispensable, mais il n’est pas forcément génial de s’abreuver de méthodes de travail parce que l’amusement vient aussi de ce que l’on invente sans le savoir. Je conseille plutôt de lire ou d’écouter (France Culture en est plein) des interviews de scénaristes et de réalisateurs que l’on aime et de s’inspirer de leurs méthodes de travail, de leur façon d’envisager une histoire. C’est encore la meilleure manière de s’imprégner des autres sans se dénaturer.

4. Ne pas se lancer tête baissée dans l'écriture d'un scénario complet

La chaîne qui sépare l’écriture d’un scénario à sa diffusion sur une plateforme télévisuelle, Internet ou cinématographique est tellement longue que même le fil d’Ariane ressemble à un lacet à côté. Et à tous les maillons de cette chaîne, il y aura un interlocuteur différent, avec sa propre sensibilité et sa propre vision du projet. Un interlocuteur qui vous le fera changer pour des raisons objectives (ça marchera jamais en l’état) ou subjectives (vous vous rendez compte qu’il a de bonnes idées).

Inutile donc d’espérer envoyer un scénario de 200 pages à une prod’ qui reçoit des milliers de docs par jour, qu’elle s’extasie sur votre génie et vous trouve un diffuseur. C’est là qu’on rentre dans la très longue, très pénible et très frustrante constitution du « dossier », un document qui va devenir le chantre de vos cauchemars pour les années à venir.

5. Apprendre à maîtriser les outils de base (coucou InDesign)

Une fois l’idée en tête, il faut savoir comment la présenter. Avant même de vous mettre à écrire votre dossier, dont on va voir après de quoi il est idéalement constitué en fonction de l’étape, il faut vous dire que ce dossier va terminer au milieu d’une pile d’autres dossiers sur un bureau qui prend la poussière. En vrai, soigner la présentation est très important. C’est l’heure de se mettre à Photoshop et Indesign. Et pas la peine de forcer le trait, mais ça change tout. La preuve avec ce dossier original de présentation du projet Stranger Things.

6. Penser au format, au ton et au thème en fonction de la destination

Ensuite, le dossier va être constitué en gros des mêmes pièces quel que soit le format :

– le pitch ;

– une note de concept (qu’est-ce que c’est que le concept de votre série) ;

– une note d’intention (et pourquoi tu veux parler de ça, alors ?) ;

– un résumé rapidou de ce qu’il va se passer (les fameuses arches narratives, allez savoir où ils ont trouvé ce nom nul) ;

– la bible des personnages (c’est-à-dire leur présentation succincte, en quelques lignes) ;

Et voilà.

Mais le truc, c’est qu’on a beau remplir tout ça et que ce soit cohérent, cela ne veut pas dire que ça va marcher. Et ça peut ne pas être de notre faute.

Imaginez que vous vouliez faire une série comique de 26′ sur le modèle de Friends. Vous en voyez sur France 2 ? Non, car ils n’en produisent pas. Sur TF1 ? Non, car ils n’en produisent pas. Sur M6 ? Non, car ils n’en produisent pas. Sur Amazon ? Oui, mais très rarement. Sur OCS ? Oui, mais ils arrêtent d’en produire… Alors… Où ?

L’idée est de savoir ce que les diffuseurs voudront, parce que sinon les producteurs n’iront pas défendre votre projet en sachant qu’il n’a aucune chance d’être un jour réalisé. C’est affreux, mais c’est comme ça. Il n’est pas difficile de savoir ce que les diffuseurs veulent, il suffit de regarder bêtement ce qui marche chez eux. Si une chaîne ou une plateforme a déjà 5 séries politiques, dîtes-vous que c’est mort chez elle et que les concurrents doivent déjà être en train de produire les leurs… Ca n’a rien d’artistique, c’est le marché, mais c’est comme ça et je peux vous dire que je ferais tout pour le changer mais je ne peux pas.

7. Se renseigner sur les aides qui existent

Bon après, dans le nombre immense de trucs que vous allez écrire, dites vous que tous ne se feront pas. Aucune chance, vraiment. Même si vous êtes hyper connu. Par contre, vous pouvez quand même vivre de l’écrit. C’est dur. Très, très dur. Outre le fait que les prods ne lâchent pas une thune de dingue sur les contrats d’option, il existe de nombreuses aides, bourses et autres concours mais ils sont très très difficiles d’accès. Il y a notamment la SACD Beaumarchais qui propose deux fois par an une aide ; le CNC, bien sûr, et son guichet phare, le FAIA. Mais aussi la bourse Lagardère ou la région. Le problème, c’est la politique de ces organismes qui, pour autoriser l’accès au guichet, demandent souvent d’avoir une expérience préalable : serpent qui se mord la queue quand on crève la dalle. Certaines sont moins exigeantes que d’autres.

8. Les prods ne sont pas des ogres méchants

On s’imagine en tant que petit scénariste dans son coin la production comme une incarnation très années 20 du capitaliste. Un type dans un fauteuil avec un cigare, ravi d’être méchant, toujours prêt à dépenser sa thune pour le prochain Onteniente sans vous faire confiance parce que tout est question de fric.

C’est en partie vrai, mais c’est très rare.

La plupart du temps, les prods ont besoin de projets. Absolument besoin de projets. Et donc vous n’êtes pas le petit poucet face au grand méchant, vous êtes la personne qui peut rendre le producteur riche s’il se plante pas sur votre projet et qu’il arrive à le mener à terme. Il faut donc se placer sur un pied d’égalité dès le départ et ne pas hésiter à démarcher, envoyer, relancer. Les producteurs ont choisi de faire ce métier et, si vous les dérangez en les relançant sur votre projet, c’est qu’ils le font mal. Relancez les la nuit dans ce cas pour leur apprendre à occuper l’espace sans rien faire.

9. Apprendre à se vendre

Si vous n’avez pas gagné à l’Euromillions, il y a fort à parier que vous allez devoir concilier deux vies : une vie au quotidien d’étudiant ou de professionnel d’un secteur quelconque et une vie de scénariste. S’organiser, c’est la clé du truc. Mais surtout, sachez que vous passerez aux yeux des producteurs comme des branleurs qui ne se lancent pas à fond dans le truc (parce qu’ils ne peuvent pas imaginer que vous ne dormez pas la nuit, en fait, à cause de vos deux métiers dont l’un qui ne paie pas). Apprenez à jauger les gens que vous rencontrez et à vous présenter toujours de la manière la plus professionnelle du monde. Vous avez écrit un bouquin ? Parlez-en. Il n’est pas publié ? Ne mentez pas mais laissez entendre que si. Et si vous bossez au quotidien en tant que commissaire aux comptes pour une boîte qui fait de la mousse pour les matelas, ne le dîtes pas. Les préjugés ont la vie dure, surtout quand les gens ont peu de temps.

10. Un agent peut devenir indispensable

Si vous commencez à être en contact avec des productions pour certains de vos textes, n’hésitez pas à démarcher des agents. Parce qu’au départ, vous ne saurez pas combien vaut ce que vous faites, d’autant que les échecs initiaux vous auront probablement démoralisé. Mais votre travail, vos idées valent de l’argent et les productions l’ont. Il suffit juste qu’elles le sortent. Et c’est là que l’agent arrive. En plus de vous permettre d’accélérer votre professionnalisation en vous mettant en contact avec de nouvelles personnes et en vous suggérant de nouvelles idées, l’agent fera le tampon entre la prod et vous de façon à ce que vous n’ayez rien d’autre à aborder avec la production que le fond de votre projet et d’éviter que les questions d’argent ne polluent votre relation.

11. Non, vraiment, Paper to film est ton ami

Parce que tout ce que j’ai dit là, tu peux le savoir par Paper et bien plus encore.

Et bon courage à tous.